« ON SAIT AUJOURD’HUI QUE LE MESSAGE DELIVRE PAR LA COULEUR ET L’ODEUR DOIVENT ETRE EN SYNERGIE »

Les couleurs ont une odeur. Et inversement. Depuis une quinzaine d’années le design s’intéresse aux 5 sens pour remettre l’humain au cœur de la création. Mais une chercheuse de l’Université de Lorraine va plus loin. Muriel Jacquot a trouvé le moyen de modéliser les odeurs qu’on associe à une couleur, et réciproquement. Comment ça marche? Et quelles sont les applications pratiques pour nos objets quotidiens? La réponse en 5 points.

Muriel Jacquot est Docteur de l’Institut National Polytechnique de Lorraine, Maître de conférences à l’ENSAIA (Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et des Industries Alimentaires), Directrice Scientifique de Myrissi et membre du Centre Français de la Couleur.

Les couleurs de l’odeur du Litchi.carte_litchi_6310_reelle_spiral

Comment vous est venue l’idée d’associer une odeur à une couleur ?

Au début c’est la recherche pure qui m’a animée. Je cherchais un domaine d’exploration sur les sens, et j’ai constaté qu’il y avait très peu de travaux sur le lien odeurs/couleurs. Et puis en avançant j’ai constaté que ces liens sont robustes, c’est à dire que quels que soient notre âge, notre origine, notre culture, l’association d’une odeur et d’une couleur résiste et reste la même. Puis je me suis prise au jeu et j’ai décidé de travailler avec les designer et producteurs pour mettre en valeur leurs produits.

Comment avez-vous travaillé pour créer cette modélisation ?

C’est une étude au carrefour de la chimie, des neurosciences et de l’informatique. Nous avons testé sur 26 000 personnes à travers le monde le lien qu’elles faisaient entre les couleurs et des odeurs, et nous avons pu créer ainsi après 10 ans de recherche une base de données unique qui a fait l’objet d’un brevet en 2012.

Quelles conclusions tirez-vous de ce modèle ?

Contrairement à ce qu’on imagine souvent, les comportements humains envers les odeurs et les couleurs sont à peu de chose près les mêmes partout, indépendamment de l’âge, la culture ou la géographie. Les liens sont identiques entre un Français et un Taïwanais, par exemple. En revanche, le mode de vie peut créer des différences de sensation. Entre un citadin d’une grande ville et un habitant de la Creuse il y aura plus de variations qu’entre deux citadins d’Europe et d’Asie.

Qu’est-ce que ces découvertes apportent au design ?

Pour se démarquer, un objet doit aujourd’hui être au plus près des émotions chez le consommateur. Que ce soit pour un stylo, le fauteuil d’une voiture ou un appareil électroménager, on sait aujourd’hui que le message délivré par sa couleur et son odeur doivent être en synergie, et nos travaux permettent de vérifier cette synergie ou de la créer. La littérature ou la culture nous ont enseigné des codes concernant les couleurs, et nous comprenons aujourd’hui que ces codes ne correspondent pas forcément à une réalité établie par nos sens. Par exemple, le rouge qu’on associe communément à la passion, l’énergie, l’excitation, est en réalité une couleur liée à la gourmandise, avec des odeurs sucrées, douces, plus proches du fruit rouge que du piment !

Quelles réalisations concrètes avez-vous accompagnées ?

Nous travaillons étroitement avec l’industrie agroalimentaire et la parfumerie, bien sûr. Par exemple, nous avons complètement repensé le flaconnage d’un Cognac. Son emballage était très sombre, nous y avons amené la couleur justement, dans un univers où il y en a peu, alors que le breuvage en regorge ! Pour les parfums, nous réalisons des diagnostics pour vérifier que les codes couleurs répondent parfaitement à la fragrance. Parfois il y a des erreurs fatales. On cite souvent l’exemple de Belle d’Opium, chez Yves Saint Laurent. Pour montrer sa légèreté par rapport à l’Opium originel, ils ont misé sur le bleu. Or on a découvert que dans le jus de ce parfum, il n’y a absolument pas la couleur bleue. Cette erreur combinée à d’autres peut sans doute coûter la vie à un produit ! Mais à l’avenir, j’aimerais associer les odeurs et les formes. Il y a encore du travail !